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L’art de la guerre – Fiche de lecture – partie 3

Troisième partie des fiches de lecture de l'Art de la guerre. Rédigée par Xavier Thomas, elles vous plongent dans l'oeuvre de Sun Tzu et ses apprentissages.

Samuraï sur un cheval

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Extension du domaine de la guerre

Il est coutumier d’entendre que l’art chinois de la guerre est un art de l’oblique qui en envahissant le champ entier du politique réussit le tour de force de vaincre « sans ensanglanter la lame ». Cependant si les théoriciens de la stratégie de l’époque des Royaumes Combattants soutiennent qu’il faut dominer l’ennemi avant le déclenchement des hostilités, on ne peut que constater l’existence d’une coupure entre la théorie et la pratique. En effet, alors que la victoire devrait arriver avec le moins de morts possibles, les batailles prenant place au moment de la rédaction des traités de stratégie sont des boucheries sanglantes. Les pertes se comptent par centaines de milliers ce qui parait extravagant au vue des moyens techniques de l’époque. Une simple escarmouche peut entraîner jusqu’à 5000-6000 tués. Un général comme Pai Ts’i (qui n’est pas un exemple isolé) peut décapiter jusqu’à 240 000 têtes ennemies à l’issue d’une bataille ou provoquer plus de 300 000 à 400 000 pertes humaines à l’ennemi sur un champ de bataille.

Ces dégâts intervenant en utilisant les procédés extraordinaires des théories des stratèges de l’époque (espionnage, intoxication des généraux adverses, fuite simulée, suivie d’une manœuvre d’enveloppement…) ne peuvent qu’interroger sur la finalité de ces stratégies qui avaient pour but initial de limiter les carnages. Dans le même sens, le nombre d’hommes engagés dans les batailles est inflationniste et commence à interroger les dirigeants sur le sens économiques de ces affrontements. Les vibrants plaidoyers pacifiques qui émergent au sein de la population à cette période et le désolant tableau présenté par des principautés dont l’économie a été ruinée par les guerres expliquent pourquoi un stratège comme Sun-Tzu se préoccupe tant du poids que font peser sur l’économie les dépenses militaires d’un état et d’arriver à la conclusion qu’un affrontement est déjà un échec. 

  C’est dans cette société militarisée à l’extrême que se développe un jeu diplomatique au sein d’un polycentrisme que forgent tous les protagonistes. La Chine baigne dans un univers de suspicions et d’intrigues, de tractations secrètes, de manigances, de pièges à double ou triple fond. La diplomatie devient ainsi le prolongement de la guerre par d’autres moyens qui semblent plus sûrs et moins dispendieux. 

Le but de tous ces stratagèmes est de provoquer l’affrontement entre des voisins pour affaiblir les adversaires et profiter ultérieurement de leur faiblesse. 

Les alliances éphémères se nouent pour être rapidement trahis, alors que les victimes d’un isolement stratégique se prémunissent du danger en débauchant des membres des coalitions afin de contrer les manœuvres en retournant les alliances. La méfiance est donc de mise autant envers les adversaires que les alliés. Cette atmosphère de duplicité ne s’exprime pas d’ailleurs que dans la politique extérieure des royaumes mais baigne aussi les relations en politique intérieure. La structure centralisée des états ne forme pas un noyau homogène mais s’organise en cercles concentriques, constitués de groupes antagonistes. Autour du pouvoir du prince (autocrate par nature) des relations d’influences diverses s’organisent par l’entremise des épouses et des favorites qui défendent leurs pays d’origine. Les dignitaires et la noblesse sur une orbite plus éloignée défendent leur pouvoir d’influence contre une classe de spécialistes de la politique qui cherche à peser sur les décisions du souverain tout en constituant un merveilleux canal pour les processus d’intoxication forgés par les espions. Parfois les otages (amis, fils ou même princes héritiers) qui étaient envoyés en gage de caution d’allégeance ou d’alliance aux principautés voisines ennemies servaient dans le même temps de pion avancé dans le dispositif ennemi. Sans rentrer dans toutes les stratégies envisageables, on imagine à quel point la politique pouvait être un échiquier à multiple dimension. 

  A ce stade, la guerre et le commerce ont signé l’acte de naissance d’un type d’intelligence rusée caractérisée par la promptitude du coup d’œil et d’exécution. La résolution du conflit rentre dans une capacité d’anticipation des événements et à la ruse des hommes qui savent déjouer la ruse du temps. L’intelligence politique confondue avec la capacité de prévoir à long terme impose après avoir remonté le plus loin possible dans l’avenir d’agir au plus tôt dans le présent. Cette action précoce dans l’instant présent  pour un homme d’état a pour but que la guerre ne puisse avoir lieu. Ainsi ces guerres permanentes dans cet univers de traîtrise où la pensée conjecturale est portée au pinacle vont amener à la création des théories de non-guerre

On peut alors distinguer 4 grands courants de pensée dans celles ci :

             – Le courant des diplomates qui défend que la guerre se mène par la parole et le discours qui permettent avant tout affrontement grâce à l’art rhétorique de mener le combat dans l’esprit de l’adversaire pour empêcher le déroulement des opérations militaires. 

             – Le courant des lettrés confucéens qui prônent la technique de la rectitude. En s’appuyant par le rite et la vertu, ce courant défend la soumission et la pacification des peuples par le prince grâce à l’influence civilisatrice du souverain à l’aide du respect spontané qu’inspirent à tout homme la Justice et la Bonté.

            – Le courant des légistes qui cultive le fruit de la victoire dans l’ordre interne qui règne dans un état. La discipline sévère, les instructions rigoureuses, une économie prospère seraient les seuls facteurs de la domination. La guerre se gagne selon ce courant chez son propre peuple par la discipline et l’obéissance et se répand ensuite à l’extérieur de l’Etat.

          – Le courant des stratèges qui développe une théorie en reprenant à leur compte les théories des 3 premiers courants. Après une synthèse, ce courant l’applique au champ restreint de l’affrontement. C’est dans ce courant que nous retrouvons les théories de Sun-Tzu.

  A l’issue de cette partie, nous pouvons nous interroger sur la pertinence de l’adage : « qui veut la paix prépare la guerre ! ».

Cette version est traduite du chinois par Jean Lévi, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Chine Ancienne. Il propose en plus du texte un commentaire de l’oeuvre.

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