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L’art de la guerre – Fiche de lecture – partie 2

Seconde partie des fiches de lecture sur l'Art de la Guerre de Sun-Tzu proposée par Xavier élève de Wing Chun à Nantes.

Statue guerrier samurai

Note : si vous n’avez pas lu la première partie je vous invite à la découvrir en cliquant ici

Contexte et considération historique, économique, sociale et politique :

Nous avons vu en introduction le caractère dualiste de l’œuvre de l’art de la guerre qui est attribué à Sun-Tzu. Ce dualisme de l’œuvre qui prend origine dans la double nomination de l’auteur ne cesse de se multiplier au cours de l’œuvre pour forger un multilatéralisme qui n’est pas sans rappeler les enjeux géostratégiques actuels de notre société.

A l’époque archaïque, la guerre, activité masculine par excellence, ne visait pas à l’anéantissement physique de l’adversaire, mais à la domination du halo de force mystique dont il était porteur. Elle avait pour unique fonction de manifester la bravoure et d’apporter le prestige de ceux qui se sont illustrés aux combats. Les guerres devenant de plus en plus fréquentes entre les principautés, la nature de celle-ci va se transformer. La création de systèmes de conscriptions de plus en plus larges permet alors un encadrement de la population dans un système administratif aux mailles serrées. L’intendance, la science de la topographie et de la manœuvre se déterminent pour nourrir les soldats, les déplacer et les manœuvrer lors des expéditions militaires. Les nécessités économiques de cette organisation de la guerre entraînent un essor agricole que les expéditions militaires stimulent en retour. Pour assumer les opérations militaires, les princes sont obligés d’optimiser leurs ressources et leurs territoires de façon rationnelle.

Un état d’esprit mercantile et abstrait du conflit se développe au dépend des anciens rapports d’inféodation et d’allégeance. La notion d’impôt (en grain) proportionnel aux récoltes se substitue aux tributs. Les colonies militaires défrichent de nouvelles terres. Les terrains sont soumis à une distribution viagère aux paysans sous forme de lopins qui fragmentent l’organisation collective de l’exploitation des terres. En parallèle, les nouvelles voies d’organisation militaire font disparaître la primauté des chars (onéreux en matériel et formation) pour former des armées de fantassins parmi les paysans. L’art de la guerre se popularise en élevant la piétaille au statut de combattant et en diminuant l’importance du noble par nature guerrier sur un char. La militarisation de la société permettant à tout un chacun d’exprimer sa violence débouche parallèlement sur la dévalorisation du guerrier et des qualités héroïques. Les paysans-soldats sans attribut de virilité et dénués de toute autorité se fondent dans une masse de fantassins entièrement soumis à un Maître qui les asservit par la menace de châtiments. De sorte que cette popularisation transforme le combattant en un simple pion dans un système qui le dépasse.

De cette façon, on constatera que nous sommes passé d’une ancienne société où l’autorité était partagée entre les membres d’une noblesse qui détenait le monopole de la violence à un état centralisé et hiérarchique, où l’autorité est l’apanage d’un seul, le souverain, mais la violence celui de tous les constituants de la nouvelle société. La guerre, déjà omniprésente, s’étend à l’empire tout entier et à toutes les classes de la société. Son usage purement sacrificiel disparaît et elle ne vise que la conquête et la domination. Cette extension démesurée à l’ensemble du champ social s’accompagne paradoxalement d’une dévaluation des qualités guerrières. La guerre semble soustraite à la sphère qui la fonde (celle du masculin et des qualités héroïques) pour se situer dans un au-delà du politique et du social. En somme l’art militaire est devenu tout sauf un art guerrier ou un art de guerrier. Nous pouvons constater qu’à partir d’un dualisme d’individu, en passant par une diffusion sociale et politique qui pourrait constituer une sorte de multilatéralisme, nous retombons invariablement sur un monisme du souverain sur la masse sociale.

La guerre permettant de déterminer la nature du vainqueur (mâle ou femelle) ne visait rien d’autre qu’à repérer le sexe des combattants. L’issue finale sanctionnait les qualités viriles de meneur d’homme du vainqueur capable de soumettre à sa mâle vertu un adversaire dont on faisait éclater la véritable identité. Ce domaine où s’expriment les qualités viriles va être secrètement miner. Très tôt, dans les anciennes représentations, la guerre jouit d’une ambivalence. Si elle est glorifiée par les qualités héroïques, elle n’en demeure pas moins un ensemble d’événements néfastes et reste de nature dangereuse. De la même manière, les armes sont des objets funestes que l’on cache dans les arsenaux et les expéditions militaires ont lieu l’hiver, saison de la mort. Un homme de bien ne palabre inconsidérément sur la guerre comme pour les cérémonies funestes. L’apparition des femmes dans la formation militaire fait progressivement disparaître l’image archaïque du combattant virile pour laisser place à la pensée stratégique laissant ouverte la question : « Et si le fort ne l’était qu’en apparence ?». Progressivement la guerre se féminise et s’enrichie de qualité féminine : « souplesse, faiblesse et passivité ». Initialement Yang (masculin), la guerre change de sexe et devient Ying (féminin). Cette évolution de la guerre entraîne son passage sous le contrôle de la politique en dissociant la force d’une armée des qualités de ceux qui la composent. La civilisation, issue de conflits et des combats, apparaît paradoxalement dominée par la suprématie du civil sur le militaire, de la ruse et sur la vaillance, de la science de la manipulation politique et diplomatique sur le maniement des armes.

Nous pouvons constater que la propagation du conflit à l’ensemble de la société constitue un univers militarisé à l’extrême qui vit dans une terreur panique des combats. Cette société de stratèges et de guerriers vit dans la crainte d’avoir à livrer bataille. Sauf une idéologie guerrière, aucun ne trouve glorieux de mourir au champ d’honneur et chacun au contraire recommande que l’on prenne ses jambes à son cou. En parallèle, les stratèges développent  des techniques d’attaque à distance qui surclassent les armes de défense. L’idéologie pragmatique autorise les destructions massives, les inondations des villes ou des camps ou la destruction par le feu des récoltes ou même le pillage. L’art de la guerre est passé d’un art noble forgé sur des valeurs héroïques de bravoure à une activité mercantile qui calcule les profits avant d’aller au-devant de terribles dangers. 

Mais n’est-ce par le tribut que la Guerre doit à la Paix ?

Cette version est traduite du chinois par Jean Lévi, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la Chine Ancienne. Il propose en plus du texte un commentaire de l’oeuvre.

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